JE VOUS ÉCRIS

D'UN PAYS PERDU

 

Axelle WALTECHE

Ancienne amie de Kateb Yacine qu'elle a connu dans les année 1960. Elle vit en Belgique.

 

Deux hommes pareillement coiffés d'un chapeau de paille s'étaient engagés sur le sentier escarpé, détortillant au passage les cordes attachant nos chèvres à leur piquet ; sans même attirer l'attention des chiens, ils nous avaient rejoints, nous nous serrions les mains, nous respirions ensemble la senteur brûlée des myrtes et des lentisques. Parfum sacralisé désormais dévoyé et peut-être interdit
      Le premier de ces personnages m'est familier depuis quatre décennies, il a vu naître et grandir mes enfants, de l'autre, avant qu'il ne s'engage à nos côtés sans nous connaître, je ne savais que des phrases gravitant obscurément autour d'une étoile trop proche ou trop lointaine.
      Ils se sont assis côte à côte à l'ombre de l'auvent, dos au mur tissé de roseaux. Leur amitié si dense déteignait sur nous à vue d'oeil et sa couleur s'en avivait encore.
      Caressant la vieille chatte lovée d'emblée sur ses genoux, Yacine a établi le contact en quelques mots à sa manière évidente et réservée, implicite, presque brusque, survolant nos timidités confondues.
      La fraternité découlait de lui comme un ruisseau effleure en permanence ses deux rives distantes.
      Yacine aimait à répéter que sa famille, c'étaient les amis.
      Une relation particulière caractéristique de cette ambiguïté fondatrice s'est ébauchée ce jour-là, affectueuse et discrète.
      Nous sommes montés à la minuscule cabane où il dormait quelquefois ; le dehors y entrait au travers des roseaux avant même d'ouvrir les volets de bois dénués de vitre. Il a regardé autour de lui, la banquette de bois, la natte sur le sol en terre, la petite table, la lampe à huile noire que lui désignait Ali et il a dit :
" C'est comme au Viêtnam, ça me donne envie d'écrire. " J'ai surenchéri en l'appelant " Oncle Ya ! " (à l'instar de l'oncle Ho, Ho Chi Minh).
      Mes enfants ont continué à le nommer ainsi, le surnom lui plaisait, favorisant l'anonymat. Dans son petit logement de Ben Aknoun, on faisait appel à lui sans arrêt, et il était tenté de se montrer disponible à tous. Mais pourquoi acceptait-il si souvent des appels réduisant comme une peau de chagrin son temps de travail créateur ?
      Lecteur, tu connais sans doute la réponse : mettre des bâtons dans les roues de l'injustice était caractéristique de Kateb Yacine. Ceux qu'elle écrasait se trouvaient prioritaires par définition, cette attitude inscrite en lui, il ne pouvait s'y soustraire.
      C'est en vertu de ce principe qu'il avait croisé notre route : un quelqu'un quelconque qui se prenait sans doute pour un grand quelqu'un, comme souvent ceux qui disposent d'un pouvoir discrétionnaire, avait vu son attention attirée par cette famille qui vivait à la manière locale, élevant dans ce hameau perdu quatre enfants portant des prénoms caractéristiques du pays qui les avait vu naître et les voyait grandir, des prénoms algériens. Bizarre vous n'avez pas dit bizarre ?
      Face à ce regard torve, vivre à l'instar de ses voisins sans eau courante, sans électricité, sans téléphone, sans devises, sans tambour ni trompette constituait de toute évidence en regard de la couleur de nos passeports un mode de vie éminemment suspect. Nous ne pouvions être que des espions stipendiés et d'autant plus dangereux que le déguisement était étonnamment parfait. Car enfin, nous trayions vraiment nos chèvres, nous faisions des fromages très appréciés de nos voisins, notre jardin était honteusement rouge de tomates et vert de piments, nos enfants non scolarisés au dehors faisaient l'école buissonnière au sens plus ou moins propre du mot, leurs vêtements de tous les jours sans cesse déchirés aux taches et cheminements quotidiens dans ce maquis sauvage, même s'ils mettaient leurs meilleurs habits et des robes kabyles chatoyantes les jours de fête ou de marché. Ils étaient en somme éduqués en véritables va-nu-pieds. En vertu de cette rare atteinte à la sûreté de l'Etat, la maréchaussée (bien chaussée) fut mise en devoir de nous signifier l'ordre de quitter le territoire d'urgence, nous laissant avec magnanimité le choix de la modalité : nous pouvions partir de gré ou de force.
      Les agents étrangers aussi bien camouflés, inutile de se fatiguer à essayer de les confondre, quelqu'un avait bien vu l'un de ces misérables écouter sa radio avec des écouteurs mais ça ne prouvait pas vraiment la réception de signaux subversifs. De toute façon, une expulsion, rien de plus facile, si le coeur vous en dit. Un petit potentat vous débarrasse vite fait bien fait des gens dont le genre de vie dérange vos catégories de pensée.
      Quand Ali est venu à notre secours, nous avons repris espoir. Lui pourrait mettre en évidence l'inanité criante de cette mesure, témoigner de ce qui nous attachait à ce pays avant même son indépendance (j'avais par exemple demandé la nationalité algérienne au titre d'un article privilégié, article huit mais une nationalité contrairement à une expulsion, ça traîne jusqu'à risquer de se perdre en chemin).
      Mais même sa voix, sa voix si forte et si reconnue ne pesait pas dans cette balance. Tout dépend du système des poids et mesures ; l'injustice qu'elle dénonça n'entrait pas en ligne de compte, seules ses protestations ont fait scandale :
      " Comment, toi un ancien moudjahid connu et respecté, un glorieux combattant des temps héroïques, un élément du 1er Novembre, tu prétends défendre contre nous ces étrangers ? "
      Plutôt que d'étouffer une rage d'indignation ou de la retourner contre son interlocuteur, Ali s'est concerté avec son ami et complice ; ensemble Yacine et lui ont fait pour nous et pour d'autres encore, victimes par exemple des conséquences du Printemps berbère de 1980 - tant qu'à entreprendre ce genre de démarche autant la rentabiliser - ce qu'ils n'avaient pas l'habitude de faire pour eux-mêmes : ils sont allés trouver un haut responsable des services de police qu'ils ne connaissaient pas, mais qui apparemment a su les reconnaître et les entendre devant la maison ; quant au bruit de sa voix, ils ont levé la tête, le réveil a dépassé leurs rêves les plus radieux : l'arrêté d'expulsion avait été décrété nul et non avenu.
      Nous avons continué des années à chercher dans ce coin de terre les racines du brouillard.
      Pourtant, je vous l'ai dit, je vous écris d'un pays perdu.
      Yacine n'a pas connu ce qui nous en avait arraché, la gangrène qu'il avait prévue, il n'en a pas connu l'apogée.
      La dernière fois que je l'ai revu, c'était lors d'un séjour à Vercheny, dans le village d'enfants où il était hébergé avec son fils par des amis fidèles, dans une ambiance libérée des menaces, des soucis matériels et des multiples sollicitations de diversion qui compromettaient de plus en plus sa liberté de travail en Algérie. Comme à Ben Aknoun, ses papiers étaient suspendus en guirlandes par des pinces à linge. Nous avons passé quelques jours à nous promener dans le village, à discuter de la pièce qu'il préparait sur Robespierre, à parler du pays, de mes enfants dont il conseillait les lectures. Il m'a donné Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau à l'intention de Dalila. Il lisait mes poèmes, un manuscrit de roman, il m'encourageait obstinément à sa façon de prime abord déconcertante, sans félicitations ni critique. Il me disait seulement :
" Bon continue. "
      Il préparait à Bruxelles son film avec Kamel Dehane et m'a confié pour quelques jours Amazigh qui était au collège à Die pour que je le surveille en son absence, lui distille son argent de poche, vérifie qu'il ait pris son petit-déjeuner avant de partir pour le lycée, qu'il s'habille en fonction du temps, qu'il ne sèche pas les cours, que je le remplace en somme dans ces tâches qu'il remplissait d'habitude avec une sollicitude inquiète et presque tatillonne.
      J'ai suivi ses instructions le plus consciencieusement possible, mais Amazigh avait bien des choses à m'apprendre, et je l'ai plus souvent écouté jouer de la guitare que je ne lui ai fait réciter des leçons. Il venait d'arriver en France et regrettait encore terriblement le pays, sa plus grande liberté là-bas, la musique avec ses amis mais il reconnaissait aussi que son père avait des raisons de vouloir le cadrer quelque peu, justement parce qu'ils étaient de la même espèce tous les deux.
      Quand Yacine est revenu de Bruxelles, je lui ai demandé si la nostalgie de l'Algérie le tenaillait lui aussi, et pendant qu'il me répondait comme à tâtons, hésitant, j'ai compris que ce mot ne convenait pas vraiment à la situation qu'il vivait ; sans compter le fait qu'il y allait relativement souvent, faisant non pas la navette mais en quelque sorte le pont, l'Algérie lui collait au corps comme à l'esprit, la forme de l'étoile s'était gravée en lui, elle le menait où qu'il aille, le lieu ne changeait rien au fond. Yacine n'était pas déracinable alors que nous, quand le ciel nous est encore une fois tombé sur la tête nous avons été arrachés de notre base avant d'avoir appris cette leçon.
      Nous ne voulons pas être rapatriés, nous avons accepté un billet aller attribué par le consulat en vue de mettre les enfants à l'abri, tout au moins pour la période des vacances. Mais il n'y a eu de retour possible.
      Sans doute pour conjurer l'angoisse inavouable de ce départ incertain, nous avons passé la douane, absurdement vêtues de ces robes kabyles que Yacine aimait voir flamboyer à la lueur du feu que nous allumions parfois en pleine nuit d'été pour lui faire plaisir. C'est tout ce qui nous avons emmené de notre vie interrompue.
      Nous avons abandonné ce jour-là sans en être conscients tout ce que nous aimions et même notre mémoire dans un vieux coffre de bois peint, nous avons laissé tant de mots entassés. Parmi toutes les lettres, trois petites lettres de Yacine, le manuscrit d'un ami commun qu'il m'avait donné à lire et tout ce que j'avais écrit durant ces années, mes poèmes, un manuscrit de roman, et un sac orange contenant un trésor irremplaçable et qui ne m'appartenait pas, les lettres de prison confiées par un ami. On m'a dit que le gourbi avait été incendié.
      Il n'y a pas longtemps que nous avons appris la leçon de Yacine. Nous avons dépassé l'espoir et le désespoir. Il y aura ou n'y aura pas de retour.
      L'Algérie nous manque du dehors comme du dedans, nous la cherchons sans pouvoir toujours la reconnaître, défigurée qu'elle est à certains égards. Quand il nous semble la perdre, il faut relire la vie et les livres de Kateb Yacine, car son étoile est creusée dans ses actes et dans ses livres comme elle l'était en lui.
      Je vous ai parlé de Kateb Yacine à ma façon.
      Yacine avait beaucoup d'amis, anciens ou nouveaux, certains incomparablement plus proches de lui que nous ne l'étions et je ne l'ai connu que peu de temps.
      D'autres l'ont connu et décrit sous un jour différent, mais c'est ainsi que je m'en souviens : tout à la fois très fou et si sage, calme et agité, enthousiaste et critique, convaincu du meilleur et du pire, soudain intarissable mais plus souvent peu disert et parfois désespérément silencieux. Mais sa peau même semblait alors tissée de mots, livre encore impossible à lire et qui serait écrit.