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Saïd AÏT-MEBAREK

 

© Le Soir d'Algérie du 22 avril 2007

 

                                           

Ayant pris, au fil du temps des allures festives et de kermesse, la célébration du Printemps berbère, amorcée depuis les événements d’avril 1980, a subitement viré au noir et pris les couleurs funestes du deuil et de la mort depuis un certain 18 avril 2001. Six ans après, la Kabylie, qui a appris à commémorer, depuis, deux printemps à la fois, semble marquer une halte et se pencher sur ses luttes passées. Un voyage introspectif qui interroge le présent et ouvre, peut-être, des perspectives pour l’Algérie de demain. Ici, interview et commentaire.

Le mouvement citoyen, la fin d’une illusion. Les événements du Printemps noir ont libéré une mobilisation citoyenne et populaire qui promettait beaucoup. Mais, elle sera vite récupérée à son avantage par le pouvoir qui s’est toujours employé à sortir de l’agenda politique de l’Algérie la Kabylie, une région en insurrection tantôt latente, tantôt ouverte, mais permanente et dont le dynamisme politique la faisait passer aux yeux du pouvoir pour un mouton noir au sein d’un ensemble national soumis depuis longtemps au joug de l’idéologie lénifiante du parti et de la pensée uniques. La question berbère, bruyamment posée par la Kabylie depuis avril 1980, placera le pouvoir algérien “devant des choix cruciaux en termes, non seulement d’identité et de culture, mais aussi de démocratie tandis que l’islamisme ne cesse d’étendre son influence sur la société”, analysera le sociologue et journaliste Maxime Aït Kaki, pour qui la revendication berbère, qui est allée depuis en se radicalisant, a été récupérée par le pouvoir à des “fins de l’endiguement de l’islamisme”. Mais l’avènement des événements du Printemps noir n’allait pas bouleverser la donne. Acculé et dépassé par l’ampleur des événements et de la protestation citoyenne et populaire qui s’en est suivie, le pouvoir fera comme à son habitude, une concession bien contrôlée : Bouteflika accordera le statut de langue nationale à tamazight, mais n’apportera pas de réponses à l’essentiel des questions posées par la Kabylie devenue depuis la proie de jeux d’ombre et de manipulations de toutes sortes qui feront perdre de sa lisibilité à cet objet politique nommé Kabylie qui finira par devenir non identifié. La stratégie qui s’articulait sur la promotion médiatique et politique de certaines figures ne visait pas moins la neutralisation des élites politiques connues pour leur capacité à produire un contre-discours qui, on le sait, n’est pas fait pour arranger l’échafaudage politique mis en place depuis 1999. On l’a constaté et observé, la scène politique locale a été investie par un grand nombre de prétendants au rôle d’acteurs sociaux et politiques qui se sont crus investis d’une responsabilités messianiques. Attitude qui, on le verra, n’a servi que les desseins du pouvoir qui entendait reprendre pied dans une région

La poussée autonomiste du MAK Ferhat
M’henni a été tour à tour internationaliste de gauche, pan-berbériste et nationalo-algérianiste, revendiquant une dimension identitaire et pluriculturelle de l’Algérie. Des certitudes qu’il dit ne pas avoir abandonnées et sur lesquelles il porte un regard nouveau au profit d’un choix identitaire et politique : l’autonomie régionale pour la Kabylie, solution préconisée comme salutaire, non seulement pour cette région, mais pour l’Algérie. Ferhat M’henni veut se faire ainsi le chantre d’une reformulation de la problématique identitaire amazighe. A la place du problème berbère posé depuis le milieu du XXe siècle du temps du PPA-MTLD, le transfuge du RCD parle volontiers de problème kabyle. Pour lui, l’autonomie régionale pour la Kabylie, avec de larges prérogatives administratives et politiques constitue la seule issue face au cul-de-sac historique devant lequel se trouve la revendication identitaire amazighe et les blocages dressés de façon récurrente par les pouvoirs successifs qui ont toujours fait preuve d’une rhétorique du soupçon à l’égard de la Kabylie. Une région qui a toujours alimenté chez beaucoup des fantasmes séparatistes et de sédition. Eternel argument qui consiste à agiter le piège de l’ethnisation devant toutes les revendications émanant des élites politiques issues de la Kabylie acquises majoritairement aux valeurs universelles de démocratie et de liberté.

 

 

Malgré la permanence du fait amazigh à travers l’histoire et sur l’ensemble de toute l’Afrique du Nord, le cycle des marches et des actions revendicatives pour la reconnaissance identitaire se poursuit aujourd’hui encore, à l’orée du XXIe siècle. (Rappel historique et commentaire)
Ferhat M’henni :
L’Algérie a criminalisé le fait amazigh en l’excluant de la définition de l’identité nationale dès la Constitution de 1962. Du coup, elle a dénié tout patriotisme et tout nationalisme aux porteurs de l’identité berbère. Pour elle, il n’y a de vrais Algériens que ceux qui parlent arabe et se revendiquent de la langue arabe. Ce n’est ni plus ni moins qu’un apartheid d’Etat, un racisme constitutionnel. Cela a semé les germes de la haine et de la division entre Algériens. C’est le plus grand crime de l’Algérie indépendante dont les effets se font malheureusement encore sentir. Il faut cependant remarquer que depuis 2001, il y a une double évolution. La première est la reconnaissance par voie non référendaire du fait amazigh, mais toujours discriminatoire en faveur de l’arabe. La seconde est le passage de la revendication culturelle amazighe à celle plus qualitative et plus politique qu’est la revendication d’autonomie régionale pour la Kabylie. Par ailleurs, cela fait six ans que le fait amazigh n’est plus l’unique raison pour laquelle la Kabylie descend dans la rue le 20 avril. Ce sont les revendications issues du Printemps noir qui ont le plus mobilisé ces dernières années. Après l’effritement du mouvement des arouch, nous sommes passés à une autre phase de notre vie, de notre combat. Vous avez constaté comme moi qu’en dehors du MAK personne n’a appelé cette année à marcher. La marche du MAK qui ne fait pas référence à la revendication amazighe, mais à celle de l’autonomie de la Kabylie dont elle fait intrinsèquement partie, signe la fin d’une époque et marque le début d’une autre. La revendication identitaire et culturelle s’est effacée au profit de celle, plus politique et plus globale, de l’autonomie de la Kabylie.

La proclamation de tamazight langue nationale après les événements du Printemps noir, c’est pour vous une avancée ou tout simplement une concession contrôlée de la part du régime algérien, après la répression sanglante et meurtrière qu’il a fait subir à la Kabylie en 2001 ?
Il est pour le moins étonnant qu’il ait fallu l’apparition de notre demande d’autonomie régionale kabyle pour que le pouvoir en vienne enfin à reconnaître le statut de langue nationale, mais toujours pas officielle, à la langue amazighe. On peut légitimement se poser la question s’il ne faut pas de nouveau surenchérir, demander plus que l’autonomie régionale pour que celle-ci soit perçue comme une solution de raison ou, tout au moins comme un moindre mal. Le pouvoir algérien ne sait que jouer avec le feu. La reconnaissance de tamazight comme langue nationale est arrivée trop tard. Nos revendications avaient déjà migré d’un registre culturel vers un registre politique au moment où ce statut est obtenu. Notre requête de “langue nationale et officielle” n’était plus d’actualité. C’était donc en pure perte que le pouvoir avait fait un pas qu’il aurait dû faire au printemps 1980 ou à tout le moins en 1995 au lendemain du boycott scolaire ; pas en 2001, après qu’il ait commis l’irréparable en tirant sur nos enfants. Cela n’avait plus de sens. D’ailleurs, toute la Kabylie avait accueilli avec mépris et indifférence l’événement. S’il en fut un !

Cinq ans après sa proclamation, le MAK souffre d’un manque flagrant de visibilité sur le terrain. Beaucoup d’observateurs ont conclu à une absence d’ancrage social et populaire du mouvement que vous dirigez.
Comme toute idée nouvelle, il faut du temps à celle de l’autonomie pour se faire une place et évacuer les anciennes dont l’ancrage est si puissant qu’elles font encore office de prêt-à-penser chez beaucoup de citoyens kabyles. Si vous y ajoutez le fait que notre objectif est d’amorcer chez ces derniers une prise de conscience pour s’assumer en tant que peuple, passer de la conscience en soi à la conscience pour soi, vous conviendrez qu’il n’y avait aucune urgence à occuper le terrain. Nous ne poursuivons pas des objectifs immédiats de pouvoir, mais des objectifs de société. Nous ne sommes pas un mouvement ordinaire pour jouer aux boutefeux ou aller à des élections. Tout processus de maturation d’une conscience, d’une idée se fait sur la durée. Nous ne sommes pas pressés au point de sauter des étapes. Chaque chose viendra en son temps. Voyez ce qui est arrivé aux arouch. La fulgurance de son émergence n’a d’égale que la rapidité de son extinction. “ A win fi ishel w alluy, hader iman-ik di trusi”, disait Cheikh Mohand. (Toi qui montes si vite, fais gaffe à la dégringolade). Enfin, il ne faut pas confondre l’ancrage d’une idée avec celui du mouvement qui la porte. Là aussi, c’est une question de temps. En tout état de cause, des organisations politiques des années précédentes sont en fin de vie au moment où le MAK commence la sienne. C’est le cycle normal de la vie. Nul et rien n’est éternel.

Pour vous, la symbolique du 20 Avril est je vous cite “par certains aspects, autant galvaudée que dévoyée par ses propres artisans (…) ceux qui renient et occultent le sens du combat de la Kabylie…en le submergeant par le seul combat pour la démocratie et les droits de l’homme”. A vous entendre, tous ceux qui ne partagent pas vos options autonomistes n’ont pas le droit à la parole, pour paraphraser un certain Mao.
Vous me faites un mauvais procès. Je fais juste remarquer qu’on a occulté le combat de la Kabylie pour son émergence en tant qu’acteur politique national majeur. Rétablir une vérité n’enlève à personne son droit à la parole. Il est de mon devoir de pointer du doigt une faille ou un point noir dans l’œil de l’analyste politique qui se limiterait à ne voir dans notre parcours qu’une généralité démocratique ou “droit de l’hommiste”.

Vous passez de l’apologiste de l’algérianité que vous opposez à la kabylité et d’un certain pan berbérisme que vous avez revendiqué dans vos chansons et dans votre parcours de militant et d’activiste politique à la défense d’une dimension géographiquement étroite, à savoir l’autonomie de la Kabylie. On peut dire que vous avez opéré des révisions déchirantes dans vos convictions passées.
J’ai aimé l’Algérie et je l’aime toujours autant, sinon davantage. Comme tous mes aînés des nationalistes algériens d’origine kabyle, j’ai été formaté idéologiquement dans et par leur environnement. Ce nationalisme algérien était d’autant plus fort chez moi que mon père était tombé au champ d’honneur pour l’Algérie. Pour autant, d’instinct, je sentais un malaise diffus qui a été estompé par le dérivatif amazigh. Ne pas avoir le droit d’exister en tant que Kabyle dans mon propre pays est une injustice insupportable. Il m’en a fallu du temps, de la maturité intellectuelle et du courage pour revendiquer ma kabylité en tant que telle. J’ai ce privilège et cet honneur d’être parmi les premiers à en avoir percé le secret et à avoir opéré le changement d’attitude que cela imposait. Aujourd’hui, la Kabylie est ma priorité, car l’Algérie s’entête toujours à vouloir la tuer par l’arabo-islamisme. L’Algérie n’est pas en danger, c’est la Kabylie qui l’est. Je suis toujours aux côtés des faibles qui sont justes. La Kabylie en fait partie. Je ne vous autorise pas à considérer cette évolution dans le “géographiquement étroit” pour une régression. En revendiquant l’autonomie de la Kabylie, je ne rends pas service à ma seule région. Je préconise une solution qui éviterait au pays, si elle venait d’être mise en œuvre, des dérives dangereuses pour tous. La générosité n’est pas dans la caresse dans le sens du poil mais dans “le courage de dire et la force d’agir” que j’ai fait adopter en 1990 comme leitmotiv du parti dans lequel je militais à l’époque. Je reste fidèle à ce principe aujourd’hui complètement renié là où j’attendais qu’il soit appliqué.

Une dernière question, l’Algérie accueille les festivités d’Alger, capitale de la culture arabe…
En un mot, c’est du racisme. Du racisme anti-amazigh en général et anti-kabyle en particulier. Par ailleurs, le fait que Bouteflika ait choisi le jour de l’an amazigh pour donner le coup d’envoi de cette blessure algéroise est une autre agression contre l’amazighité. Cela veut dire que Yennayer est désormais arabisé. L’amazighité est assimilée et intégrée à la culture arabe. On retourne à l’effarante déclaration de Belaïd Abdeslam du temps où il était Premier ministre : “Je suis arabe parce que je suis kabyle !” Avec cet acte, Bouteflika nous dit : “Nous sommes arabes parce que nous sommes amazighs.” C’est d’une telle violence contre nous que je me demande sincèrement qui, parmi nos dirigeants, a vraiment les qualités d’homme d’Etat. De mal en pis, certains responsables culturels locaux ont été jusqu’à faire du chantage aux subventions à de pauvres associations culturelles en contrepartie de leur participation à cette année de la honte. Le Soir d’Algérie a rapporté les déboires de l’inconsolable association “Iguerbouchene” qui s’est fait humilier à Bordj-El- Kiffan en voulant faire valoir du kabyle pour de l’arabe. En y ajoutant le festival de danse arabo-africain à Tizi-Ouzou à la même période, le régime et ses supplétifs kabyles ont fait dans la provocation et l’humiliation de la région. Comme si, pour eux, notre douleur n’était pas trop cruelle avec ce festival, ils viennent de le reprogrammer pour l’été. Auprès de qui allons-nous nous plaindre dans ce pays ? Personne. Pour autant, nous avons de la mémoire et nous enregistrons tous les faits politiquement criminels qui ne manqueront pas, un jour, de faire partie d’un dossier à soumettre aux instances internationales.

Entretien réalisé par Saïd Aït-Mébarek

 

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