«Je suis le déterreur de l'histoire et de ses squelettes irascibles enfouis sous vos temples dévastateurs. Je ne cautionnerai jamais vos cieux incléments et rétrécis où l'anathème tient lieu de crédo. Je ne cautionnerai jamais la peur mitonnée par vos prêtres-bandits des grands chemins qui ont usurpé les auréoles d'anges. Je me tiendrai hors de portée de votre bénédiction qui tue, vous pour qui l'horizon est une porte clouée, vous dont les regards éteignent les foyers d'espoir, transforment chaque arbre en cercueil.»   Tahar Djaout, poète, écrivain et journaliste algérien, assassiné un mercredi 26 mai 1993

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Le grand absent ¹ 

Avec Tahar Djaout, lors des 1ères Poésiades de Béjaïa, en juillet 1989...© Ruptures | fin juin 1993, Mohamed ZIANE-KHODJA / O-rage ! le ciel nous tombe dessus… Merde ! encore une lâcheté innommable. Je n’en reviens toujours pas. Et pourtant… Ils t’ont traîné dans la boue, puis foudroyé, les béotiens, les voyous stipendiés par ceux que la dure réalité a complètement dégrisés. Pris à la fois de prurit de pouvoir et d’aporie, ils ont mis jusqu’à l’honneur de l’Algérie dans leur ligne de mire. Quelle sale engeance ! Oui, Tahar ! C’est parce que tu étais d’une rectitude intellectuelle indéniable que tu as encouru leur foudre. Ton combat, en fait, n’a rien à envier à celui de ce personnage légendaire qui avait osé harceler, puis braver une hydre en furie.

Effectivement, le preux compte parmi les victimes, mais plus tard servit d’exemple fatal aux jeunes du village qui prirent leur courage à deux mains, pour libérer la source de la bête immonde. Notre source à nous, c’est cette modernité même que tu as su défendre avec ton verbe hardi à un moment cornélien que vit le pays. Et l’hydre à laquelle tu livrais bataille n’est autre que le fascisme qui fait que nous sombrions dans une dégénérescence programmée. Autant dire que tu dégainais et tirais sur les bélîtres, les esprits étriqués, les malfrats, les potentats, les patriotards… Ah ! tu avais vraiment le don d’ubiquité ! Oui, c’est aussi cela, et surtout cela la « race irritable des poètes ». Mais, seulement, voilà : un pays qui tire sur la crème de ses enfants est-il encore un pays ? Une télévision (notre pleureuse professionnelle, veux-je dire) qui procède, au même titre que notre école « sinistrée », à l’abrutissement de masse ; au mépris des Feraoun, Haddad, Amrouche, Dib, Mammeri, Khedda, Bouguermouh, Bachir Hadj-Ali, Issiakhem, Kateb Yacine, Djaout, Mimouni… est-elle réellement nôtre ? Alors qu’ailleurs on aurait inscrit leurs noms en lettres d’or sur un panthéon.

Enfin, que dire d’un gouvernement qui s’en prend hargneusement à tous ceux qui font preuve d’intelligence, allant jusqu’à l’horrible flagornerie en les désignant comme cibles à abattre aux intégristes ? Telle est notre triste réalité : un peuple monté contre lui-même. Tahar, cela me rappelle Moh Saïd, au tout début de ton roman « Les Vigiles », qui « tenta de forcer ce cercle cauchemardesque. Il se détacha subitement de la masse des assistants silencieux et s’élança avec un cri terrible pour enjamber le mur de pierres. Mais une rafale l’arrêta à mi-course. » « Simple d’esprit » parce que sans doute mal compris par la majorité résignée… Mieux encore, ne traite-t-on pas les écrivains transcendants de cinglés ? Parce qu’ils avaient crié assaut à la Bastille, préparé le Printemps de Prague…et pourquoi pas le Printemps Berbère. Aussi, je suis de ceux qui croient que tu as ri des énergumènes au moment où ils braquèrent leur haine assassine sur toi. On ne tue pas les idées.

Toujours ne reculer devant rien, ou sinon pour mieux sauter. Du coup, il me vient également à l’esprit l’illustre Soljenitsyne, après avoir purgé une peine de huit ans aux confins de la Russie, dans l’Archipel du Goulag (mais toujours dans le giron de son peuple), au début des années soixante-dix et récidiviste : « De cette façon, je leur laisse l’unique possibilité de perpétuer leur violation à visage découvert, me tuer rapidement parce que j’écris la vérité sur l’histoire russe. » Je ne sais pas si c’était à lui, ou il la fit seulement sienne : « L’expérience des dernières générations me convainc pleinement que seule l’inflexibilité de l’esprit humain, fermement dressé sur le front mouvant des violences qui le menacent et prêt au sacrifice et à la mort en proclamant : « Pas un pas de plus ! », seule cette inflexibilité de l’esprit assure la véritable défense de la paix de l’individu, la paix de tous et de toute l’humanité . » En tout cas, il semble que vous cultiviez la même vision des choses, du moins dans le « domaine de l’essentiel », faire éviter un avenir grand-guignolesque à son pays.

Et maintenant que tu t’en vas, par la faute à l’Algérie, avec tout ce que tu marivaudais, nous voilà dans tous nos états. Quelque chose comme de la neurasthénie gâche nos espérances. À Béjaïa, « Soummam » te pleure –tout le monde, d’ailleurs-, d’autant que tu ne viendras pas nous rejoindre (Smaïl, Rabah, Mouloud, Razika, Hassiba, Brahim, Zahir, Abdelhakim, Kamel, Farès… et moi) pour préparer ensemble les 5e Poésiades.

Bien sûr, nous viendrons à Oulkhou te magnifier, et à chaque fois, poétiquement. C’est promis. Ar tufat a Tahar !

Mercredi 02 juin 1993


 

   ENTRETIEN  

"Fidèle à la poésie" *

« LE JEUNE INDÉPENDANT » : Il semble que vous êtes fidèle à la « tradition ».

Tahar DJAOUT : Je ne sais pas de quelle tradition il s’agit. La « tradition », c’est un terme un peu vague. Est-ce qu’il s’agit d’une tradition sociale, d’une tradition d’écriture, d’une tradition culturelle… Je dois vous avouer qu’au contraire le mot « tradition », de prime abord, n’a pas vraiment ma sympathie. La tradition c’est ce dont on peut se nourrir, tirer des choses négatives… Elle peut être un frein à un certain nombre d’autres choses. Un frein à l’innovation, à l’aventure. Je pense plutôt que je ne suis pas fidèle à la tradition.

J.I: Je voulais dire les « Poésiades »…

T.DJ: Là encore, j’aurais souhaité. Mais, malheureusement, je n’ai pas été chaque année. Disons que j’ai participé aux premières « Poésiades », effectivement. Aujourd’hui, je suis encore ici. Donc oui, je suis fidèle à la ville de Bougie, à la poésie. Ces « Poésiades » sont, pour moi, un lieu de confrontation, d’échanges, d’ouverture… qui est très appréciable.

J.I: Est-ce à dire que la vieille ville maritime ressemblerait quelque part à un poème ?

T.DJ: Oui, je crois que le poème est une émotion, un sentiment… C’est aussi un ordonnancement. Dans le poème, il y a le désir de déconstruire le monde et de le reconstruire différemment. Je crois que la ville de Bougie, par son architecture, sa morphologie ; cette façon dont la montagne tend de manière abrupte dans la mer… est effectivement une sorte de poème naturel.

J.I: En tant que poète, justement, sous quel angle voyez-vous la poésie ?

T.DJ: Il n’est pas toujours aisé, pour un créateur, de parler de son propre domaine. Je crois qu’il y a toute une part d’intériorité qu’on exprime lorsqu’on pratique son art. Mais qu’on n’analyse pas toujours de façon efficace lorsqu’on essaie de prendre ses distances vis-à-vis de cet art. La poésie c’est une expression privilégiée. C’est un rapport à la fois intense et douloureux aux mots, au langage. Une expression d’une grande intransigeance. C’est, pour moi, l’expression littéraire la plus accomplie.

J.I: Vous assistez aux 4èmes « Poésiades ». Comment trouvez-vous les jeunes plumes ?

T.DJ: Ce qui frappe, de prime abord, c’est la profusion des poètes. Notamment en langue kabyle. C’est très touchant de voir dans ces « Poésiades » autant de poètes. Des dizaines, peut-être même une centaine, de poètes venus d’un peu partout. Ce qui est très intéressant, c’est de voir des poètes relativement connus et consacrés être confrontés à des poètes qui sont –parfois- à leurs premiers balbutiements. Je pense que ces « Poésiades » créent un terrain d’échanges, de confrontation…, qui peut d’abord être bénéfique pour les poètes –disons novices-  qui peuvent sans doute apprendre des choses au contact des poètes plus vieux, plus connus… Et pour ces derniers, ça peut être aussi une très bonne expérience, de voir un peu quelles sont les nouvelles directions prises par la poésie. À quel genre de thème et d’écriture s’intéressent les jeunes poètes.

J.I: Ces mêmes jeunes poètes se plaignent, très souvent, de la non-publication de leurs poésies.

T.DJ: Oui, ce que vous dites confirme, d’autant plus, le mérite de ce genre de rencontres que sont les « Poésiades ». Il est vrai que la poésie est devenue –pas en Algérie seulement, malheureusement- un art tout à fait mal aimé, sous prétexte que ce n’est pas un genre commercial. Les éditeurs ont cessé d’accueillir et de publier la poésie. Hélas ! c’est un grand tort que de porter à une expression aussi importante que la poésie, qui est un élément constitutif de la littérature et de la culture d’un peuple, un tel préjudice. C’est vrai que malheureusement la poésie traverse une période très dure, notamment du point de vue de l’édition. Je pense que des rencontres comme celle de Béjaïa, et puis les réseaux associatifs, peuvent faire quelque chose pour la poésie. En la faisant connaître, évidemment, par la diction. Comme c’est le cas ici. Ou même arriver à la publication, à la diffusion d’un certain nombre de plaquettes, à travers les réseaux associatifs.

J.I: Comment trouvez-vous le lectorat algérien ?

T.DJ: Je crois, malheureusement, que l’école, qui est le principal lieu où se forment les lecteurs, ne joue absolument pas son rôle. Dans ce sens là, le système éducatif algérien est extrêmement défaillant. C’est un système qui n’encourage pas du tout la lecture. Nous savons que, ces dernières années, des livres jugés profanes, irrévérencieux, ont été retirés des bibliothèques scolaires, universitaires. Nous savons même que des condamnations à mort ont été prononcées par un certain nombre d’illuminés contre les écrivains. Donc, je remarque, malheureusement, qu’il n’y a pas de relève en ce qui concerne les générations de lecteurs. Et c’est quelque chose de tout à fait effrayant. Non seulement pour le livre lui-même, mais pour la société algérienne. Parce que le livre n’est pas seulement un produit commercial, un produit de distraction. C’est aussi un produit qui véhicule des valeurs, qui est déterminant dans la formation de la culture humaniste d’une nation.

J.I: Quelle est par-là votre appréciation sur le devenir de notre littérature ?

T.DJ: Je pense qu’on est rarement efficace lorsqu’on essaie de déterminer l’avenir à partir du présent. La littérature est quelque chose de mouvant, de vivant, de mobile. Il est très difficile de déterminer son avenir. Toutes les prospections qu’on fait sont généralement démenties par la dynamique même de cette littérature qui n’est pas toujours là où l’on l’attend ; qui n’avance pas toujours dans le sens qu’on essaie de lui assigner. La littérature algérienne dépendra à la fois des écrivains algériens, des lecteurs algériens, des maisons d’édition algériennes. Nous remarquons que malheureusement, aujourd’hui, ces différents segments de la littérature sont extrêmement défaillants. Mais j’espère, en ce qui me concerne, que c’est une défaillance passagère. Que la littérature algérienne qui possède déjà une dynamique, du point de vue de ce qui la crée, trouvera aussi des structures et les relais nécessaires pour maintenir sa vitalité, son développement et sa diffusion.

J.I: Aussi, notre littérature recèle des œuvres, disons au mérite transcendant… D’où il serait souhaitable de la porter à l’écran ?

T.DJ: Il ne faut pas oublier qu’il y a eu quand même un certain nombre d’expériences. Nous avons « L’opium et le bâton », « Le vend du sud », « L’incendie »… Donc, des œuvres qui ont été portées à l’écran. Mais la littérature algérienne, par sa richesse, par l’intérêt de ses thèmes, aurait pu constituer pour les réalisateurs de cinéma une mine encore plus sollicitée. J’espère que ces réalisateurs qui se plaignent souvent de ne pas avoir de textes, de ne pas avoir de scénarios valables… pourront penser à exploiter cette mine ; donc qui est la littérature. Et je pense qu’ils commencent à verser dans ce sens-là. Je peux vous apprendre, par exemple, que « La colline oubliée » de Mammeri est en voie d’être tournée par Abderrahmane Bouguermouh. Je crois savoir aussi que « Le fleuve détourné » de Mimouni fait l’objet d’un projet de film. Mon roman « Les vigiles », aussi, a été adapté par le réalisateur-scénariste tunisien Ahmed Benmahmoud. Et Kamel Dehane, le jeune réalisateur algérien, qui a fait le film sur Kateb Yacine, voulait le tourner.

J.I: Le dernier mot ?

T.DJ: Je souhaite, pour terminer, une longue vie à ces « Poésiades » de Béjaïa. Parce que c’est quand même un terrain d’expression extrêmement intéressant. D’autant plus intéressant qu’il constitue une tribune pour la poésie dont nous disions, justement, que c’est un genre mal aimé.

Fin juillet 1992

Entretien réalisé par:

Mohamed ZIANE-KHODJA

¹ Article paru dans "Ruptures", hebdomadaire national d’information (à l’époque) –Algérie, fin juin - début juillet 1993.

* Entretien paru dans "Le Jeune Indépendant", hebdomadaire (maintenant quotidien) national d’information –Algérie, début août 1992.



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