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TAMAZIGHT

       

MOULOUD LOUNAOUCI

Amazighité et nature de l'Etat

Mouloud LOUNAOUCIMouloud LOUNAOUCI, El Watan, jeudi 19 avril 2012 /  La mondialisation entraîne inévitablement une uniformisation culturelle. Dans un réflexe de défense, dans une volonté d’échapper à l’anonymat, l’homme recourt au repli sur soi et finit dans un espace sécurisant mais parfois stérilisant que constitue la communauté. Deux extrêmes qui ne participent pas à l’épanouissement de l’humanité. La recherche d’une solution médiane aidera, pensons-nous, à créer des lieux d’autonomie où chaque individu pourra tisser les liens sociaux qui lui conviennent, ce qui ne l’empêchera pas de participer à la grande aventure de l’humanité, avec des valeurs de plus en plus partagées même si de nombreux couacs persistent encore. Une voie qui permettra, principalement aux minorités ou minorés et aux autochtones, d’échapper au joug imposé par une majorité tyrannique.

Trop longtemps, la vérité de l’Etat-nation s’est imposée à tous les citoyens qui ne sont plus que des individus atomisés, sans liens de solidarité de groupe autre que le dévouement à une hypothétique nation dont il faut épouser les symboles et intérioriser le discours.

Aujourd’hui, un autre regard s’impose sur l’organisation de la société humaine. Une organisation qui tienne compte de la part de subjectivité et de sensibilité qui sont en chacun de nous.
L’homogénéité est rarement le propre d’un pays. Il faut donc placer toutes les passerelles interculturelles pour que s’instaure l’intertolérance. La tendance jacobiniste des Etats-nations, qui veulent imposer des cultures, langues et identités uniques désignées sous le commode vocable de constantes nationales, ne peut avoir d’avenir dans un monde qui s’ouvre et se découvre.
L’intégration citoyenne ne peut se faire aux dépens de la diversité. L’humiliation, la dévalorisation et la frustration sont de mauvais ingrédients pour construire une unité nationale.

De par son histoire, l’Algérie ne peut être que multilingue, multiculturelle et multicultuelle. La démarche outrancière, qui consiste à vouloir imposer une idéologie arabo-islamiste négatrice des autres, ne peut participer à asseoir une sérénité sociale, seule garante de paix. Ce ne sont pas les multiples déclarations de foi, ni les quelques textes sur les droits de l’homme signés dans l’urgence par les autorités algériennes pour juguler une contestation, qui permettront l’intégration politique de ceux qu’on appelle avec dérision les «minoritaires».

La construction de mythes fondateurs, à contre-courant de l’histoire, visant à construire un imaginaire «sur-mesure» et à fabriquer un peuple nouveau, ne fait qu’exacerber une tension déjà très grande, creusant ainsi un peu plus le fossé qui sépare les populations arabophones des populations amazighophones.
Comment, dès lors, espérer une démocratisation dans les pays dont les gouvernants ignorent, voire combattent toute spécificité, tout particularisme ? Comment espérer une démocratisation quand on sait que durant des décennies, on a désigné une catégorie du peuple comme danger à l’unité nationale, dans le cadre d’une stratégie de perpétuation du pouvoir ?

Une attitude discriminatoire vis-à-vis d’une communauté (amazighe) mise en position de minoritaire et sur laquelle s’exerce la force du droit ou la force brutale.En quoi la mise en place d’organismes et structures qui prennent en charge ces populations déstabiliserait les institutions de l’Etat ? Le contraire est par contre vrai, l’oppression et l’humiliation peuvent amener les groupes dominés à des postures figées et conséquemment à des actions de désespoir.

Ce qui se passe en Kabylie illustre parfaitement nos propos et nul ne sait comment finira l’aventure. Depuis 1962 se sont multipliés les incarcérations, les disparitions, les humiliations, les assassinats (notamment ceux de 2001). Aujourd’hui encore, et malgré quelques avancées, la planification du désordre (indifférence policière ou l’autre extrême, le zèle policier) obéit à une stratégie savamment réfléchie. Pourtant, contrairement à ce qui est escompté, il ne faut pas compter sur la résignation des «minoritaires». Au contraire, la radicalisation des revendications n’en sera que plus grande.

Il serait tellement plus simple de gérer politiquement la contestation. La refondation de l’Etat, qui prend en compte les régions, aurait permis certainement de faire l’économie de la violence par une territorialisation des questions spécifiques. Cela permettrait aux «minorités» ou considérées comme telles, d’être les acteurs de leur propre histoire et de participer, ainsi, à celle d’une nation qui n’écrase pas le citoyen au nom de l’unicité et de l’uniformité.

Il faut dire, qu’actuellement, les tabous sont en train de tomber. En Algérie, le mur de la peur est désormais franchi.
Des intellectuels (même s’ils sont encore peu nombreux) et des partis (formels ou informels) préconisent l’Etat-régions. Une administration de la nation qui permet à l’unité et à la diversité d’entrer en adéquation. Les populations auront à assumer, dans ce cadre, pleinement leur choix culturels et économiques. La maîtrise de leur avenir rendra caduques les revendications et s’installera ainsi une paix sociale durable.

Aussi, faut-il amener l’Etat à changer de nature pour devenir un outil au service des différentes communautés nationales. Redéfinir les compétences de l’Etat, transformer les institutions pour aboutir à un consensus national permettront à chacun d’assouvir sa soif d’identification et de participer pleinement à la vie démocratique du pays. Autrement dit, un Etat respectueux de tous les citoyens et en accord avec les principes fondamentaux des droits de l’homme dont les revendications des minorités que définissent Robert Lafond et Henri Giordan, sociolinguistes français, comme «droit du sujet à l’insertion communautaire… une exigence qui représente une condition indispensable pour qu’existe la démocratie sur la double instance de l’identité collective et de l’identité individuelle».

Une identité collective exprimée par une langue propre et un particularisme culturel. Deux faits qui doivent bénéficier de tous les droits dans une société démocratique. Des spécificités communautaires qui permettent d’accéder à l’universel ouvert et tolérant, loin de l’uniformisation et libérant la créativité, mais aussi des particularismes qui ne se confinent pas à un autisme communautaire.

La responsabilité de l’Etat est donc directement engagée. Il se doit, pour garantir une égalité de droit, de mettre en place les organismes et institutions qui puissent permettre le développement et la modernisation des langues autochtones. En effet, la politique du laisser-aller ne peut profiter qu’à la langue dominante. Au contraire, une politique volontariste de l’Etat qui appliquera un «coefficient de réparation historique» peut aboutir progressivement à une égalité linguistique et par-là même à une égalité sociale. L’intégration à la nation ne peut se faire qu’à ce prix. Avant d’être une revendication, l’amazighité (dans ses composantes identitaire, culturelle et linguistique) a d’abord été une aspiration profonde. L’Etat-régions permettra précisément de transformer cette aspiration profonde en droit. Reconnues officiellement, les communautés algériennes n’auront alors plus de raisons d’adversité. Un tel régime politique de type unitaire permettrait de créer des régions autonomes basées sur l’autogestion économique mais également linguistique.

Le modèle de gestion, actuellement en vigueur, c’est-à-dire celui de l’Etat-nation conçu sur le modèle jacobin français pose évidemment problème. En effet, l’unicité et l’uniformité qui le définissent sont antinomiques de la diversité nécessaire à l’intertolérance.Malheureusement, cette culture du «un» (une nation, une langue, une religion…) est prégnante dans le pays, et il faut s’attendre à de grandes résistances pour un changement de système de gouvernance.
En matière de politique linguistique (et donc idéologique), l’arabe littéraire, voulu comme unificateur, est devenu oppressif et étouffe les langues naturelles du pays. La cohésion sociale, l’homogénéité sociale invoquée pour justifier la langue unique (celle de l’Etat) ne peuvent suffire pour faire taire une population autochtone dont les spécificités ne sont pas prises en compte, sinon du bout des lèvres.

Le statut de langue nationale accordée au tamazight, il y a quelque temps, pour des raisons liées aux événements de Kabylie, n’a aucune traduction concrète. La reconnaissance de la composante amazighe de l’identité nationale n’a aucun impact sur le terrain. Tout est pensé en termes de réponse à une conjoncture, à une tension sociale, laquelle, sitôt passée, rend caducs les acquis. L’Académie amazighe et le Conseil supérieur à l’amazighité, promis officiellement par le président de la République, n’ont été qu’un effet d’annonce au service d’une campagne électorale.

Dans les faits, l’éradication des idiomes, autre que l’arabe classique, est programmée. Les textes législatifs algériens inspirés largement des textes français rendent hors-la-loi la langue amazighe qui n’a d’autre issue que d’être «clandestine» ou disparaître. Bien entendu, on peut la parler et, depuis quelques années, l’étudier à condition qu’elle n’ait pas la prétention de rivaliser avec la seule langue légitime, celle du pouvoir. Le HCA (Haut commissariat à l’amazighité), faute de moyens et le CNPLET (Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight), sans véritable statut sont devenus par la force des choses des coquilles vides.

Confinée dans la sphère privée, la langue amazighe est devenue un faire-valoir démocratique et sert à donner l’illusion de la pluralité. Plutôt qu’une interdiction franche qui desservirait les intérêts des gouvernants, le choix a été porté sur la création d’un environnement hostile à son épanouissement. A terme, le pouvoir compte organiser à tamazight de belles funérailles. Pourquoi, en effet, s’encombrer d’une langue «attardée» puisque tous les citoyens peuvent accéder à la langue arabe «noble et sacrée» ?
Cette apocalypse linguistique programmée n’aura pourtant pas lieu. La demande sociale est forte, le nombre de locuteurs importants et dans certaines régions à l’image de la Kabylie, le pays Chaoui et le M’zab, la langue amazighe est véhiculaire. Cette vigueur génératrice de contestation/revendication gêne le pouvoir qui n’a pas d’autre choix que de répondre aux attentes, à la fois pour des raisons internes pour se garantir une paix sociale mais aussi pour des raisons externes afin de donner l’illusion d’un régime tolérant.Les réponses du pouvoir se feront donc à minima.

Il est bon de rappeler que le monolinguisme est un des critères qui définissent l’Etat centralisé. L’extinction de toute langue autre que celle du pouvoir est l’ultime but. L’assimilation à la culture dominante est encouragée par le biais du statut social que confère la langue arabe. Les médias lourds qui sont le monopole de l’Etat, une politique économique qui accentue l’exode vers les villes qui ne laissent aucune place pour les cultures périphériques, le contingent qui permet de déplacer les berbérophones hors de leur territoire naturel, l’école et la mosquée utilisées comme lieux de formation idéologique, sont autant de moyens d’aliénation et de déculturation.

C’est pourquoi les droits des peuples autochtones et minorés passent nécessairement par la redéfinition de l’Etat, par la valorisation des régions naturelles. Autrement dit, par une refondation nationale basée sur une souveraineté régionale, qui ne soit pas en contradiction avec une constitution nationale à reformuler (curieusement, la commission pour la réforme constitutionnelle, présidée par M. Bensalah, n’a pas cru bon d’écouter les doléances des militants amazighs).

Peut-être faut-il rappeler qu’à l’opposé de l’Algérie, le multilinguisme est vécu, en Suisse (dans de nombreux autres pays aussi), comme ciment de cohésion sociale puisque l’égalité des langues est un fait constitutionnel. Un exemple dont pourrait s’inspirer l’Algérie, où des régions entières sont linguistiquement homogènes et où peut s’appliquer le principe de territorialité et un traitement linguistique d’autant plus aisé qu’il n’y a que deux langues nationales (arabe nord-africain et tamazight). Une politique qui serait en accord avec, notamment, l’article 27 du pacte civil qui stipule : «Dans les Etats où il existe des minorités… les personnes appartenant à des minorités ne peuvent être privées de droits… d’employer leur propre langue.»

Une politique qui mettra fin à la discrimination faite au nom de la majorité tyrannique. Le droit citoyen impose nécessairement le respect de la communauté à laquelle on s’identifie, aussi petite soit-elle. Les autochtones, représentés en Algérie par les amazighophones, sont en droit (au même titre que les autres Algériens) de réclamer une pleine autodétermination, une gestion par eux-mêmes des territoires qu’ils occupent. Un pays où l’autonomie régionale, au niveau de toute la nation, deviendrait enfin réalité. La Commission pour la réforme constitutionnelle n’a pas attiré foule, parce que les tenants du pouvoir n’ont pas cru bon d’aborder les problèmes de fond (et le sujet abordé dans notre communication en est un). Il faut dire aussi que nombre de promesses faites par les plus hautes autorités n’ont jamais été tenues.

Aussi, il est difficile de les croire une nouvelle fois. Le Maroc, monarchique et bien moins pourvu en richesses naturelles, vient de nous faire la leçon en intégrant dans sa nouvelle Constitution des réalités jusque-là taboues, notamment le statut de langue officielle à la langue amazighe. Alors, il ne reste au pouvoir algérien, pour prouver sa bonne foi, que de proposer au minimum ce que l’Etat marocain a octroyé à son peuple. Tout le reste n’est que palabres.

Mouloud Lounaouci : universitaire. Membre fondateur du Mouvement culturel berbère. Membre fondateur du Congrès mondial amazigh.

Source: © El Watan, jeudi 19 avril 2012



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