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TAMAZIGHT

       

Tamazight, une langue menacée de disparition

«Assurément, nous sommes l'un des rares peuples sur terre dont les enfants sont professeurs, docteurs et maîtres dans toutes les langues de l’univers, mais analphabètes dans leur langue propre, maternelle !»

Brahim TAZAGHARTBrahim TAZAGHART *, Correspondance, 12 avril 2012 / Doit-on se taire continuellement devant l'absurde érigé en politique éducative et dire demain, devant des générations auxquelles nous céderions un héritage fait de difficultés non résolues, que nous n'étions pas suffisamment informés de la situation de l'enseignement de tamazight qui, sous nos yeux, vivait sous sursis, et dont l'échec de l'apprentissage était minutieusement programmé dans les laboratoires de la bévue et de la bêtise.

Nous pourrions dire à nos enfants, devenus entre temps adultes, que nous étions occupés par d'autres soucis, que la vie était dure, que dans l'ordre de nos priorités, l'état de notre langue n'avait pas une place de choix !

Nous pourrions aussi leur dire, avec humilité, que dans notre conception de la vie, produit de plusieurs siècles de domination et d'asservissement qu'a connu notre pays, nous avions perdu la fierté dans tout ce que nous possédions, et en premier lieu, cette langue tamazight qui est l'expression privilégiée de notre personnalité.

Envérité, au même temps que nous la réclamions dans les rues, en face des forces de maintien de l'ordre qui tiraient sur nous, dés fois, à balles réelles, nous désirions au fond nous en débarrasser, en finir une bonne fois pour toute, car elle nous renvoyait régulièrement à nous-mêmes, à ce que nous sommes... Elle nous rappelait constamment que nous devrions nous battre par le moyen de l'effort productif pour avoir une place dans ce monde, parmi tous les peuples dont les langues et les cultures font la civilisation humaine que nous, éternels colonisés, nous enrichissons en produisant dans d'autres langues, celles de nos maîtres et conquérants, devenues entre temps, par la magie des temps, nos langues que nous assumons d’ailleurs !

Assurément, nous sommes l'un des rares peuples sur terre dont les enfants sont professeurs, docteurs et maîtres dans toutes les langues de l’univers, mais analphabètes dans leur langue propre, maternelle !

Oui, dans notre quête de la modernité, nous oublions souvent de la pratiquer sur nous même, sur notre relation avec nos attributs culturels. Nous sommes souvent dans une modernité déshumanisante : égarés, en fuite, se méprisant comme jamais une population dominée ne l'a été.

Nous pourrions dire beaucoup de choses aux générations futures afin d'expliquer nos attitudes irrationnelles d'aujourd'hui, mais nous ne pourrions jamais leurs expliquer pourquoi et comment, ayant survécue à tout les temps passés, notre langue sombre, maintenant, sous nos regards occupés à scruter les horizons de l'irréel...

Oui, il y a des moments incompréhensibles dans l'histoire, dirais-je. Car, c’est au moment précis où les amazighs se lèvent pour défendre leur langue que celle-ci se trouvent encore  plus menacée...

Si je parle aujourd’hui, à la veille du 32eme anniversaire du printemps amazigh, des risques de disparition de notre langue, c'est parce que je redoute plus que tout les prises de consciences instinctives, irrationnelles, qui s'épuisent à ne rien vouloir de ce qu'elles vivent, installées dans le refus et la négation de tout, au lieu de construire des projets et édifier des œuvres impérissables…

…c'est parce que je redoute la fuite en avant dans le renfermement sur soi, qui sécurise certainement comme l'a si bien exprimé Mouloud Mammeri, mais qui stérilise surement. Au lieu de produire les perceptions qui permettent la vie et le bonheur, la confiance en soi et pour soi, l'isolement seul est proposé comme perspective de « salut », conditionnant des esprits qui se lamentent continuellement et sans pudeur sur un sort qu'ils perpétuent dans le dénigrement des autres qui sont, en réalité, les faces déformées de leurs propres images. Et sournoisement, dans l'ombre, la stérilité nous prépare, alors que tous sont sous l'effet des douces chaleurs que confère la « tribu », le dernier départ vers le royaume de l'oubli.

... c'est parce que je redoute le silence qui nous convoite, le manque de débat et d'imagination créative qui caractérise notre vie politique, culturelle et intellectuelle, l'absence d'initiatives qui nous paralyse et nous place dans l'inaction au moment même où tous les moyens dont nous n'avions jamais rêvé, sont à notre portée.

…c'est parce que je redoute les tentations malsaines qui dénaturent les trajectoires, les peurs des représailles qui aménagent le lit du silence et de la soumission, la corruption qui se généralise et qui tente de mettre « les cinq doigts » sur les bouches des plus libres, des plus justes, des plus sages...

22 années après la création des instituts de tamazight, -dégradés entre temps au statut de départements-, 17 ans après l'intégration de tamazight à l’école, l'enseignement de la langue des « ancêtres » n'est même pas généralisé dans les wilayas qui l'utilisent comme première langue...

La non obligation de son enseignement, construit sur l’absence de textes juridiques, assise sur la rareté des postes budgétaires, l'hostilité maladives de la majorité des responsables des établissements scolaires « pénétrant » les intentions malsaines de leurs tutelles, féconde malheureusement à l’ombre de l’indifférence sociale et menace l’avenir de tamazight.

Comment expliquer qu'au moment où les élèves suivent un enseignement anarchique, -dans le sens d'un enseignement incomplet par palier-, des licenciés en tamazight sont des proies au chômage, trainant dans les rues, ou, en train, chaque jours, de faire la queue devant les directions de l'éducation, guettant un poste de remplacement...

A regarder de prés, cette situation est absurde à plus d'un titre. Elle exprime une profonde crise dans l'art de conduire les affaires de la République. Une crise que nous retrouvons d’ailleurs dans tous les secteurs d’activités : politique, administrative, économique, sociale…etc.

Face à cette absence de volonté politique de faire de tamazight une langue d'enseignement et de création scientifique et littéraire, les enseignants (es) et les licencié(e)s en chômage se mobilisent, de temps à autre, dans l'indifférence presque totale des syndicats de l'éducation, des associations des parents d'élèves, des partis politiques, et de l'ensemble de la société, pour : réclamer des postes, exiger une politique rationnelle de l'enseignement de tamazight, etc...

Et au lieu de répondre positivement à des revendications justes et légitimes, le pouvoir mise sur le détachement de la société par rapport à sa lutte pour sa langue, sur son recul dans la prise en charge vigoureuse de son combat, oubliant que ce n'est là qu'un moment passager, comme tous les moments de « vide » qu'a connu le combat du peuple pour la liberté avant que les vagues de la contestations ne viennent remettre en cause les réalités politiques pensées comme stables et sécurisantes.

Pour conclure, nous pensons qu’au lieu de dénoncer, de proposer des pistes et d’attendre que les choses évoluent d’elles mêmes, il est temps de reprendre les chemins de la lutte politique et la construction des rapport de force nécessaire au règlement de la question amazigh.

Le mouvement amazigh doit se réveiller de sa léthargie. Il est temps.

* Brahim Tazaghart, animateur du Mouvement Culturel Amazigh et écrivain.



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