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CHRONIQUE DES DEUX RIVES

Pérenne Tahar Djaout

Tahar Djaout© Abdelmadjid Kaouah, Algérie News, dimanche 19 mai 2013 / Il y a 20 ans, au cœur du printemps, le 26 mai 1993, Tahar Djaout était ciblé par un attentat terroriste à l’heure où il rejoignait son journal, Ruptures. Il décède quelques jours plus tard à 39 ans à l’hôpital de Baïnem. Un « poète assassiné par un marchand de bonbons, sur ordre d’un tôlier ? » « O-rage ! Le ciel nous tombe dessus…», écrira à chaud, catastrophé, son confrère Mohamed Ziane-Khodja. L’obscurantisme intégriste avait frappé fort comme pour marquer les esprits et semer le désarroi dans le monde de la culture et des médias.

Avec l’assassinat de Tahar Djaout, c’est, en effet, le geste inaugural monstrueux  d’une longue tragédie, qui verra disparaître de manière violente des figures de l’esprit et de la culture algérienne. Souvent à la fleur de l’âge. Laissant derrière une œuvre entamée brillamment mais agressivement interrompue. Journaliste, écrivain et intervenant dans « le champ épineux de l’enjeu social » (comme il l’écrivit dans la préface qu’il m’avait fait l’amitié de donner à l’un de mes recueils), Tahar Djaout est emblématique d’une Algérie rêvée dont l’avènement a surtout rencontré le bruit, la fureur et le sang. Vingt ans plus tard, Tahar Djaout reste ancré dans une sorte d’éternelle jeunesse tandis que ses assassins ont été, pour le moins, définitivement condamnés et disqualifiés par l’Histoire, en dépit des concessions et des complaisances patentes ou inavouées.

Né à Oulkhou, en janvier 1954, Tahar Djaout était un enfant de la prodigue région d’Azeffoun. Il vécut aussi dans la populaire Casbah d’Alger. Il était, comme tant d’autres de  sa génération, un « fils du pauvre » qui tracera le chemin de son émancipation sociale et culturelle par l’école. Connu aujourd’hui, par son œuvre littéraire et son destin tragique, il s’illustra en fait au départ à l’université  par des études en mathématiques dont il obtint une licence à 20 ans. Ecole de rigueur et de précision dont on trouve de multiples traces dans son œuvre, y compris dans les plus échevelées. Précoce dans ses études, il le fut aussi dans sa vocation littéraire multiforme. Il se distingua très tôt dans l’écriture en prenant part à des concours littéraires : on cite le plus souvent  « Les Insoumis », l’une de ses premières nouvelles, qui obtint une mention au Concours littéraire « Zone des tempêtes », lancé , si je ne m’abuse, par « Africasia », fondé  par Simon Malley. Dès 1975, il publie son premier recueil. Edité au Canada, aux éditions Sherbrooke, bien loin du pays où la poésie de la nouvelle génération post-Indépendance avait du mal à se faire entendre et encore moins éditer. D’ailleurs, Tahar Djaout consacrera à cette poésie du « Mal de vivre et la volonté d’être » (Bachir Hadj-Ali) une anthologie, « Les Mots migrateurs », OPU, 1984. Il n’écrira pas seulement ses propres œuvres mais s’attèlera à faire connaître dans la presse existante durant les années 1970/80, El-Moudjahid, dans sa rubrique culturelle et Algérie Actualité. Il ne se satisfera pas seulement de rédiger des chroniques. Rompant pour ainsi dire avec du journalisme en chambre, il prendra le large en s’adonnant avec bonheur et originalité dans le reportage culturel. Il fit preuve aussi d’une belle connivence d’esprit avec les peintres dont il traça quelques portraits mémorables. Mais par-delà tous les genres littéraires qu’il pratiqua, il était avant tout poète.

Sa poésie d’une belle énergie, voire  tonitruante à ses débuts, gagnera en maturation et en transparence, économe de son expression dans son regard acéré porté sur sa société et ses simulacres. Parole incisive à l’endroit des pouvoirs de tous les ordres. Mais dans ces années-là, celles qui ont précédé le séisme d’Octobre 1988, si Tahar Djaout creusait en profondeur les questions existentielles et identitaires, on avait de la peine à le ranger dans quelque sphère ou cercle activiste. C’était le regard et la parole d’un homme d’une indépendance élégante. Tout en cultivant ses crédos, Tahar Djaout ne se privait pas d’être en échange avec la contradiction et en dialogue avec la complexité. Il émanait de cette posture un charme indéfinissable, qui lui valait des amitiés au spectre très large. Juste, au passage, mentionnons l’épisode de son compagnonnage  avec Tahar Ouattar dans l’association El-Djahidya. Qui aurait pensé que quelques années, le romancier admiré de « L’As », admiratif de Tahar Djaout, allait prononcer après l’assassinat de Tahar Djaout des phrases aussi calamiteuses à son égard ?

La mesure du drame dans lequel l’Algérie allait être happée avait changé d’amplitude et de nature. L’écrivain« tranquille » qu’il fut, laissant à ses romans le soin de porter sur la scène publique (« Les Chercheurs d’os » et « L’Invention du désert ») son diagnostic historique et ses transcendances poétiques, entre carrément dans l’arène. Lui qui n’avait jusque-là accepté qu’une charge de chef de rubrique  à l’intérieur d’une publication, quittait l’hebdomadaire où il s’était longtemps illustré pour aller fonder avec Abdelkrim Djaâd et Arezki Metref un nouvel hebdomadaire Ruptures. Le titre, avec un pluriel marqué, est en soi suffisamment programmatique. Tahar Djaout en sera le directeur de la rédaction et l’éditorialiste iconoclaste. Traversée du miroir pour lui ? Une sorte de leçon civique aux plumes « politiques » ? Poète en colère ? Quand la méditation  politique rencontre le verbe poétique, il y a comme une césure lyrique dans le logo et le  discours. « C’est pourtant à lui de trouver l’eau, la parole qui revigore, c’est à lui de révéler le territoire – de l’inventer au besoin. C’est à lui de relater l’errance, de déjouer les pièges de l’aphasie, de tendre l’oreille aux chuchotements, de nommer les terres traversées. » Ces lignes ne sont pas tirées de l’un de ses éditoriaux ou chroniques. Elles viennent de « L’Invention du désert », publié en 1987 ! Paroles d’augure, prémonitoires ? Et cet aveu,  glissé dans « Pérennes » à propos d’un attachement panthéiste à la Terre des hommes, résonne pathétiquement vingt ans plus tard, sur les hauteurs natales d’Azzefoun : « J’aimais l’aventure sans issue ». Un homme et sa voix, irréductibles !

Post scriptum : un hommage entre les deux rives est rendu à Tahar Djaout. Notamment : à Paris par l’Association des cultures berbères (ACB), qui organise à partir du 18 mai jusqu’au  2 juin une « Rencontre Tahar Djaout ». A Alger, aux éditions Barzakh où doit paraître « Présences de Tahar Djaout ».

Source: © Algérie News, dimanche 19 mai  2013



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